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Tempête(et)politique

jeudi 25 mars 2010, par François Dedieu

Après la tempête Xynthia, une question reste en suspens : pourquoi, alors que l’alerte rouge a été lancée, les autorités n’ont-elles pas évacué les populations du front de mer ? Un élément de réponse réside dans le problème structurel du système d’alerte météorologique qui entretient une confusion entre alerte et vigilance. En effet, si un régime de vigilance induit seulement l’attention, l’alerte renvoie à la décision et à l’action. Or, la confusion s’opère dans ce système puisque l’émission d’un bulletin d’ « alerte » de Météo France, n’entraîne pas de mesures préventives prédéfinies.

Après les deux tempêtes de 1999, la procédure d’alerte a été réformée dans le but d’avertir directement les populations des risques. Le système des cartes de vigilance de couleurs a apporté des progrès indéniables et semblait même avoir prouvé son efficacité après le passage de la tempête Klaus de janvier 2009. Mais Xynthia le questionne aujourd’hui de manière brutale  : les consignes accompagnant l’alerte rouge n’ont pas suffi à prévenir les conséquences de la submersion, voire les auraient aggravées puisqu’une des recommandations était de se calfeutrer. Au-delà de la pertinence de ces conseils, le problème fondamental est la réaction des populations face à l’alerte, mal connue des pouvoirs publics. Face aux avis de vigilance annonçant les tempêtes de 1999 et de 2009, il est remarquable de constater combien les comportements ont été hétérogènes, dépendant de nombreux paramètres tels que la mémoire du risque notamment. Pour pallier ces manques, les pouvoirs publics pourraient appliquer des mesures préventives contraignantes. Mais l’émission d’un bulletin d’ « alerte » rouge, n’assujettit pas réellement la sécurité civile à l’application de mesures préventives coercitives comme la question de l’évacuation qui est posée aujourd’hui. Il est seulement prévu que les autorités locales avertissent la population et que les secours appliquent des mesures visant à se préparer à l’évènement (cellules de crise, vérification du matériel…).

En somme, si l’alerte implique, de manière substantive, qu’une réaction soit attachée à l’avertissement lancé, on ne peut pas réellement parler d’ « alerte météorologique » puisque non seulement la réaction attendue de la population est en grande partie imprévisible mais de plus, les secouristes sont confinés, pour l’essentiel, à attendre que l’événement se produise pour agir.  Ce flou opérationnel peut s’expliquer par les incertitudes inhérentes à la prévision météorologique : même si elle gagne continuellement en précision, Météo France ne peut anticiper finement le développement des phénomènes climatiques violents. Ainsi, dans l’épisode Xynthia, les prévisionnistes avaient bien annoncé des rafales violentes et des submersions probables des côtes mais ils n’ont pu prévoir la conjonction aléatoire d’une chute de pression et d’un coefficient de marée exceptionnel. On comprend alors mieux les difficultés qu’il y aurait eu à appliquer des mesures d’évacuation. Ces aléas n’ont pas été anticipés mais à supposer qu’ils l’eussent été, les autorités auraient été contraintes d’improviser cette mesure avec les difficultés que l’on devine : comment organiser l’évacuation la nuit sans éviter la panique ? Où reloger les gens dans l’urgence ?

Même si ces difficultés opérationnelles sont compréhensibles, il n’en demeure pas moins que la confusion entre alerte et vigilance fragilise l’action préventive. L’enjeu aujourd’hui serait donc bâtir un système qui permette de traduire un message de vigilance en alerte. Mais s’ouvre alors le débat complexe de l’action dans l’incertitude qui ne relève pas de la seule responsabilité des pouvoirs publics mais aussi de celle des citoyens. Si l’on imagine par exemple, des évacuations systématiques en cas d’alerte rouge, il faut intégrer les coûts liés aux fausses alertes - puisque chaque phénomène annoncé ne sera pas toujours amplifié d’une conjonction d’éléments imprévisibles comme on l’a vécu en 1999 et en 2010. Ces actions « vaines » exposeraient les pouvoirs publics à de fortes critiques comme on l’a vu avec la polémique sur la gestion de la grippe A où elles ont été accusées d’en avoir trop fait. Les pouvoirs publics font alors face à un dilemme : s’ils ne prennent pas assez de mesures préventives, ils seront critiqués voire mis en cause juridiquement, mais s’ils en prennent trop, ils le seront tout autant. Ce dilemme rend la décision publique trop dépendante des leçons des crises précédentes ce qui entretient une logique perverse. Tirés trop rapidement, ces enseignements ne correspondent pas aux singularités des nouvelles crises : la canicule de 2003 a pesé sur la gestion de la grippe A, tout comme Klaus avait rassuré la sécurité civile sur sa capacité à maîtriser les tempêtes. Pour sortir de cette logique, les citoyens doivent accepter et intégrer les divers coûts (notamment ceux liés à la responsabilité) qu’entraîneront l’application de mesures adossées à une part d’incertitude. Pour se faire, on pourrait très bien imaginer que des citoyens locaux soient formellement intégrés aux schémas d’alerte météorologique à l’image de ce qui est fait dans les commissions locales environnementales. En somme, l’alerte météorologique aura un prix élevé mais il sera sûrement moins lourd que le bilan de ces catastrophes.

 

Voir en ligne : Article paru dans libération

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