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Activités de médiation

mardi 19 mai 2009

Les activités de médiations peuvent se distinguer par les finalités qu’elles poursuivent. Sans prétendre à l’exhaustivité, on propose de distinguer au moins trois types d’activité de médiation ; - les médiations dans des situations d’accompagnement du changement, mais aussi de conception. Par exemple, le conseiller agricole qui doit accompagner un agriculteur ou un collectif dans le développement de nouveaux modes de production n’exerce-t-il pas une fonction de médiation ? Ne cherche-t-il pas à relier des connaissances, des pratiques et des dispositifs qui existent dans le monde des chercheurs, avec des connaissances, des pratiques, des valeurs, des dispositifs qui existent dans le monde des agriculteurs, dans le monde des acteurs des collectivités locales, etc. Le chercheur qui intervient dans des processus de changement, dans des processus de mise en œuvre locale de politiques publiques est aussi dans une activité de médiation quand ces processus mettent en jeu des acteurs hétérogènes. - les médiations dans des situations d’action collective, pour la maîtrise de risques collectifs, d’enjeux environnementaux par exemple. Ici, la médiation semble devoir permettre d’aider à la construction d’une volonté relative au futur qui va s’élaborer dans le cours de l’action collective tout en permettant qu’elle se concrétise dans des formes d’action acceptable pour chaque participant, et que ces formes d’action soient effectivement réalisables et concourt de fait à la réalisation de cette volonté relative au futur. - Dans les situations politiques, par exemple les médiations dans des situations où les acteurs doivent s’accorder sur le statut d’une nouvelle technologie, les façons de la travailler, etc. On retrouve sans doute ici des situations à la fois de conception participative, mais aussi des situations d’évaluation participative de nouvelles technologies.


La notion de médiation, telle qu’on l’appréhende ici, est mobilisée dans tout un ensemble de champs (de la psychologie du développement et du travail jusqu’aux sciences politiques), pour désigner l’influence des productions techniques et culturelles dans le rapport d’un sujet à son environnement naturel et humain, et le développement que les productions culturelles et techniques sont susceptibles d’impulser. Ainsi, on distingue : - la médiation pragmatique, qu’exercent les outils (matériels ou symboliques) dans l’activité d’un sujet (individuel ou collectif) pour agir et atteindre un ou des buts et une activité finalisée ; - la médiation épistémique, qu’exercent les outils dans la prise de connaissance et la conceptualisation des phénomènes (qu’il s’agisse de phénomène naturels ou sociaux). - la médiation réflexive, à soi-même où les outils (matériels ou symboliques) sont utilisés pour assurer des fonctions à l’égard de soi-même [1]. - la médiation collaborative où l’accent est mis sur le rôle des outils matériels et symboliques dans les coordinations par exemple mais aussi sur les professions susceptibles de se constituer pour l’exercer [2].

Cette approche de la médiation comme source de développement a largement exploré le rôle des artefacts matériels ou symboliques dans la médiation entre un sujet et l’objet de son activité [3], en s’attachant à comprendre comment ces artefacts sont institués comme des ressources de l’action par un ou des sujets. D’autres travaux ont exploré le caractère systémique des médiations qui s’exercent entre des sujets, l’objet de leur activité, les artefacts, mais aussi l’ensemble des caractéristiques organisationnelles au sein desquels s’exerce cette activité. Plus récemment, des travaux ont abordé la question de la médiation qui permet de mettre en relation des acteurs dont les référentiels cognitifs, les référentiels d’action, les valeurs ne sont pas partagées, alors même que ces acteurs sont en interdépendance dans l’identification ou la résolution d’un problème. Ici, l’enjeu n’est pas, ou pas seulement, d’aboutir à un accord entre des acteurs hétérogènes et potentiellement engagés dans un conflit, mais aussi de s’appuyer sur cette hétérogénéité, de la rendre sans doute visible pour en faire un ressource afin d’élaborer conjointement des formes d’action, individuelles ou collectives, qui permettent de traiter des enjeux en cours. Dans l’action collective, les processus de médiation apparaissent comme des formes spécifiques de traitement des rapports de pouvoir qui, autrement, s’effectuent par exemple par le conflit ou l’autorité.

Parler de médiation est donc une manière d’appréhender les activités individuelles et collectives qui peuvent être analysées ou pensées autrement par les acteurs et les chercheurs. En outre, lorsque ces analyses sont soumises aux acteurs, elles peuvent devenir une ressource du développement de leur activité. Il ne s’agit donc pas seulement ici de s’intéresser aux acteurs qui revendiquent d’exercer une fonction de médiation. Il s’agit également de se demander ce qu’apporte un tel regard sur l’activité d’acteurs divers. Ainsi, qu’est ce qu’apporte à l’expert scientifique le fait de se voir comme un médiateur entre un monde scientifique et un monde politique ? Qu’est-ce qu’apporte une telle approche à l’animateur d’une conférence de consensus ? A un conseiller agricole, qui agit plutôt dans un modèle diffusionniste ? Parler de médiation, c’est donc aussi fournir une ressource aux acteurs concernés pour penser leur activité selon des formes qui ne sont peut-être pas celles dans lesquelles ils les pensent aujourd’hui.

Si on accepte l’idée que les médiations sont portées par des acteurs et des outils, le travail sur cet axe pourrait donc être :

d’étudier comment des outils conçus pour assurer des médiations dans les situations que nous venons de décliner sont effectivement mobilisés ou non par des acteurs, et d’analyser les développements possibles ou impossibles qu’ils suscitent
d’accompagner des acteurs et d’analyser la façon dont ils transforment leur propre activité afin d’être en situation d’exercer une fonction de médiation
De dégager des propriétés des dispositifs de médiation efficaces dans les différentes situations, tout en essayant de dégager les effets de contingence inhérents à leur mise en œuvre
d’enrichir le cadre théorique d’analyse de la médiation comme ressource pour le développement.
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Principales publications
- Cerf M., MagneM-A, (2007). Comment les agriculteurs mobilisent-ils des interventions de développement ? @ctivités, vol 4, n°1, 112-122. http://www.activites.org/v4n1/v4n1.pdf. Traduit en anglais : How do farmers make use developmental Intervention, @ctivités, vol 4, n°1, 123-131.

- Cerf M., Maxime F. (2006). La coproduction du conseil : un apprentissage difficile. Conseiller en agriculture Collection « Sciences en partage », INRA-Educagri, 137-152.

- Darré J.P., Mathieu A. et Lasseur J. (Editeurs), 2004 Le sens des pratiques. Conceptions d’agriculteurs et modèles d’agronomes. Coll. Science update, Ed INRA, Paris, 320 p.

- Hochereau F., « Analyse des ressources relationnelles et cognitives mobilisées par les animateurs agricoles de SBV pour construire leur action sur le territoire », Colloque RDT, Bois-Guillaume (76), 1er et 2 février 2007.

- Joly, P. B., Kaufmann, A. (2008). "Lost in translation ? - The need for "upstream engagement" with nanotechnology on trial." Science as Culture(Forthcoming).

- Mathieu A. 2004 The meaning of practices. Farmers’ conceptions in agricultural development strategies. Journal of agricultural education and extension, 10, 3, 101-109.

- Mathieu A., 2005 Links between innovation and farmers’ problems : design elements for developement programs. IMI workshop : “What are the innovation challenges for rural development ?”, Rome, IFAD 15-17 nov 2005 Invited paper.

- Steyaert, P., 2006. “The Maraîchine breed : a biological object mediating various forms of knowledge”, International Social Science Journal, UNESCO, Blackwell Publishing, 187, 87 – 96.

- Steyaert, P., Barzman M.S., Brives H., Ollivier G.,Billaud J.P., Hubert B., 2007. “The role of knowledge and research in facilitating social learning among stakeholders in natural resources management in the French Atlantic coastal wetlands”, Environmental Science and Policy. Volume 10, Issue 6, October 2007, Pages 537

- Steyaert, P., Jiggins, J., 2007. Governance of complex environmental situations through social learning : a synthesis of SLIM’s lessons for research, policy and practice, Environmental Science and Policy. Volume 10, Issue 6, October 2007, Pages 575-586

- Steyaert P., 2006 – Dispositif d’action collective : un concept pour comprendre la gestion concertée de l’eau à l’échelle de bassins versants. In Ph. Mérot (éd.) Qualité de l’eau en milieu rural. Savoirs et pratiques dans les bassins versants. Quae Editions, INRA, Paris.

Notes

[1] Le nœud dans un mouchoir pour se souvenir d’une action à faire plus tard est un exemple simple d’une telle médiation

[2] On rejoint partiellement les notions d’objets intermédiaires ou d’objets frontières évoqués dans le champ de la sociologie. Ce rôle conféré aux objets peut aussi se déplacer vers des acteurs, qui vont alors assurer (assumer et effectuer) une fonction de médiation. C’est d’ailleurs plutôt ainsi que la question est abordée dans le champ des sciences politiques quand il s’agit de traiter des situations de négociation et de conflits dans la mise en œuvre de politiques publiques par exemple. Une différence majeure existe cependant entre les façons de l’aborder : quand l’enjeu de la médiation en psychologie sociale ou en sciences politiques est d’abord de mettre d’accord des acteurs, l’enjeu de la médiation en ergonomie est plutôt vu sous l’angle du développement qu’elle initie.

[3] On entend l’objet au sens que prend ce terme dans l’image opérative par exemple, c’est-à-dire un objet tel qu’il est saisi et appréhendé par un sujet dans le cadre de son activité finalisée.

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