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Risques collectifs

lundi 23 juin 2008

L’omniprésence des risques est l’une des caractéristiques des sociétés contemporaines. Elle renvoie notamment à la façon dont les institutions publiques et les entreprises privées organisent et gèrent leurs activités et à la manière dont les sociétés industrielles envisagent leur rapport au futur à un moment de déclin des capacités de l’Etat moderne à contrôler ce futur. Dans ce mouvement que l’on pourrait qualifier de normalisation du risque, les sciences et les technologies occupent une place importante, mais ambivalente, comme le souligne Ulrich Beck : elles sont à la source de l’existence de ces risques mais elles sont aussi pourvoyeuses de savoirs et d’instruments pour corriger, appréhender et gérer ces risques.

Le domaine des Risk Studies a été marqué en France par l’existence d’un programme pluridisciplinaire intitulé « risque collectif et situation de crise » et par la structuration d’un GIS du même nom. Plusieurs chercheurs du groupe SENS ont été particulièrement actifs dans le cadre des projets sur appels d’offre de programme et ont contribué à la structuration de ce champ de recherches qui se poursuit avec une participation active au Réseau Risques et Société (R²S). Dans ce contexte scientifique, l’étude des risques collectifs renvoie à trois dimensions complémentaires. En premier lieu il s’agit de s’intéresser à des dangers qui affectent des collectifs humains ou qui les mobilisent quand des non-humains qui importent pour ces collectifs sont eux-mêmes affectés par certains dangers. Pris à travers ce prisme du collectif on peut ainsi parler d’une nouvelle façon d’aborder les risques qu’ils soient industriels, technologiques, sanitaires, naturels, écologiques,… En second lieu, ces nouveaux dangers sont souvent perçus comme les effets non intentionnels de certains choix collectifs : choix d’innovation, choix de développement,… De plus, l’exposition à un danger particulier ne relève pas de la seule décision individuelle ; elle est de la responsabilité de l’autorité publique, ce qui renforce les attentes à son égard concernant les garanties de sécurité. La troisième dimension est plus méthodologique : l’analyse des risques collectifs relève des méthodes et des outils d’analyse appliqués à l’analyse de l’action collective. La perception des dangers, leur identification comme problèmes et la mobilisation de solutions pour les traiter sont autant de processus socio-techniques qu’il convient d’aborder comme tels. Avec la notion de crise ou de débordement, ces analyses s’intéressent aussi à des situations où le système d’action est fortement perturbé par la survenue d’un aléa qui déclanche un processus d’emballement et un sentiment de perte de contrôle. Les analyses prennent en compte des processus socio-cognitifs et socio-techniques ; elles sont attentives aux phénomènes d’appropriation et de traduction –qui renvoient souvent à des jeux et enjeux de pouvoir- ainsi qu’aux mobilisations sociales et aux dynamiques institutionnelles.

Nous entendons prolonger les travaux déjà réalisés sur les risques sanitaires collectifs, les risques environnementaux et technologiques ou les risques de biosécurité du végétal en analysant les formes et les enjeux d’une gouvernance des activités agricoles par les risques. Cette analyse de la « mise en risque » des activités agricoles pourra se faire par différentes entrées :

- un examen des modalités par lesquelles la notion de risque et les modes de gestion qu’elle sous-tend s’imposent dans le secteur agricole, au niveau de l’évaluation des systèmes techniques, des visées du développement agricole et des produits agricoles tout comme dans les discours qui marquent la façon dont le secteur est saisi d’une exigence de changement ou objet dans les processus de normalisation ;
- une analyse des modalités de la territorialisation de la gestion des risques (par exemple, lutte contre l’érosion des sols, lutte contre l’incendie, épidémiosurveillance,…) et de l’articulation entre les dispositifs locaux et les formes de savoir et d’instruments qui permettent une action à distance (cartographie, bases de données, …) ;
- une analyse de la production des savoirs sur les risques et de leur mobilisation dans des activités d’expertise. Nous chercherons ainsi à mettre à l’épreuve l’hypothèse beckienne de transformation des modes de production des savoirs dans la société du risque ;
- une entrée par les normes qui comprend principalement deux volets. D’une part, l’analyse des interactions entre sciences et politique dans la construction des normes socio-techniques d’analyse des risques. D’autre part, l’analyse du rôle des normes de sécurité des produits dans les échanges internationaux et de la régulation par la négociation et par le conflit ;
- une analyse de la façon dont la gouvernance par le débat (qui passe par des initiatives institutionnelles de participation des publics) vise à instaurer de nouveaux rapports avec les différents publics concernés par les risques ;
- enfin, une analyse de la façon dont la mise en risques conditionne les processus d’innovation, notamment dans le cas des technologies émergentes (clonage animal, nanotechnologies)

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Principales publications


- Barbier M. 2006. « Surveiller pour abattre. La mise en dispositif de la surveillance épidémiologique et de la police sanitaire de l’ESB », Terrains et Travaux, 11 ;

- Barbier M., 2003. « Une interprétation de la constitution de l’ESB comme problème public européen » Revue Internationale de Politique Comparée, 10, 2, 233-246..

- Barbier M. et Prete G. 2006. Un regard sociologique sur la biopolitique des maladies émergentes, Conférence invitée, Colloque Emergence 2006, Paris, 2-4 octobre.

- Barbier M. et Granjou C. 2005. « Quand l’expertise scientifique construit la précaution : le cas des maladies à Prions », Droit et Société, Revue internationale de théorie du droit et de sociologie juridique, 60, 351-352.

- Barbier M. et C.Granjou, 2008. (à paraître) Les métamorphoses de l’expertise. Entre Crises et Précaution, l’évaluation des risques liés aux prions. Paris : Editions QUAE.

- Barbier M., Cerf M., Barrier J., 2005. Projects as Learning agency at organization borders : a resource for organizational learning ?, In S.Gherardi et al. Eds. Proceedings of the International Conference on Organizational Learning and Knowledge , University of Trento, 9-11 June 2005.

- Bonneuil, C., Joly, P.B., Marris, C. (2008). "Disentrenching experiment ? The construction of GM-crop field trials as a social problem in France." Science Technology and Human Values 33 (2) : 201-229
Bonneuil, C. (2006). "Cultures épistémiques et engagement des chercheurs dans la controverse OGM." Natures Sciences Sociétés 14(3) : 257-268.

- Calvert, J., Joly, P.B. (2007). “Shifting ontologies of the gene and the patenting of DNA : How did the gene become a chemical molecule ?” Science and Democracy Network, Cambridge, UK, June 2007.

- Doré A., Barbier M. et al., 2008. « Analyse socio-technique d’un dispositif de gestion préventive des invasions de Criquet pèlerin : le cas de l’invasion 2003-2005 en Mauritanie », Cahier d’Agriculture. (accepté).

- Granjou C., Barbier M., 2005. “From global to local politics : the management of the sheep scrapie in France”, International Sociology Conference sponsored by the RC24 of the ISA “Environment and Society Research Committee of the International Sociological Association”. Marseille.

- Joly, P. B. (2007). "Scientific expertise in public arenas - Lessons from the French experience." Journal of Risk Research 10(7) : 905-924.
Marris, C., Joly, P.B., Ronda, S., Bonneuil, C., (2005). "How the French GM controversy led to the reprocical emancipation of scientific expertise and policy making." Science and Public Policy 32(4) : 301-308.

- Marris, C., Joly, P.B., Rip A. (2008). "Interactive Technology Assessment in the Real World : dual dynamics in an iTA exercise on genetically modified vines." Science, Technology and Human Values 33(1) : 77-100.

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