INRA SenS

Projet scientifique

lundi 23 juin 2008

Une des spécificités de notre groupe de recherche est de mobiliser et d’articuler les acquis théoriques et méthodologiques des études des sciences et des techniques (STS) -et de différentes disciplines- qui ont constitué les dynamiques de production et de mobilisation des connaissances comme objet de recherche. Elle est aussi de prendre au sérieux, pour nous-mêmes et plus largement pour les sciences humaines et sociales, le rapport entre connaissances et action et la signification à la fois épistémique et pragmatique d’une recherche qui veut se produire et se conduire EN société. Ainsi, l’identité de ce groupe de recherche repose sur la volonté de traiter conjointement : - la reconnaissance de la place centrale de l’étude de la production et de la mobilisation des connaissances scientifiques et techniques en société ; - la nécessité d’une attitude réflexive sur la production et l’utilisation de nos propres savoirs et spécifiquement sur les pratiques de recherche participative et d’intervention.


  Dynamiques de production et de mobilisation des connaissances scientifiques et techniques en société



L’importance et la fécondité du programme de recherche sur la production et la mobilisation des connaissances scientifiques et techniques en société –programme qui se situe au cœur du projet de l’IFRIS- tiennent à plusieurs acquis majeurs des approches en sciences sociales qui ont pris pour objet les sciences et les techniques : - après s’être longtemps fondées sur une dichotomie entre approches internalistes (analyse des concepts et des pratiques scientifiques) et approches externalistes (études des déterminants sociaux de la production scientifique) les études sociales des sciences et des techniques ont cherché à dépasser cette opposition. Elles ont développé pour cela des approches qui intègrent l’analyse de la production des concepts et des connaissances à celle de la dynamique des groupes sociaux et à la matérialité de l’activité expérimentale. Cela conduit à analyser la production des sciences en société –sans forcément remettre en cause la spécificité de l’activité scientifique. L’analyse des controverses socio-techniques a largement démontré la richesse de ces approches. Ces études, souvent fondées sur l’accumulation d’études de cas, sont complétées par des approches socio-historiques qui permettent de saisir la production des savoirs dans la durée ; - symétriquement, la reconnaissance de la nécessaire prise en compte des objets pour développer une compréhension des différentes formes d’action collective, organisée, publique, etc. a conduit à mettre l’accent sur le rôle des connaissances -et de leur incorporation dans des dispositifs, instruments ou objets- dans la fabrique de l’action collective. De nombreux exemples attestent de cette prolifération des connaissances scientifiques dans cette construction de l’action collective ou publique, au point que de nombreuses disciplines des sciences humaines sociales les prennent en compte dans leurs modèles et interprétation. Depuis une vingtaine d’années, la sociologie économique et l’anthropologie des marchés montrent que l’échange de biens est conditionné par un véritable « équipement » des acteurs, et l’analysent de façon systématique, mettant l’accent sur : les classifications, les normes de qualité et de sécurité des produits, les prescription,… La sociologie de l’action publique met quant à elle l’accent sur le rôle des instruments, définis comme des dispositifs techniques à vocation générique porteurs d’une conception concrète du rapport politique/société et soutenu par une conception de la régulation. L’ergonomie qui a très tôt attaché une attention au rôle des objets matériels et symboliques dans les processus d’action, s’intéresse particulièrment aussi aux processus qui permettent leur transformation en ressources pour l’action, aux fonctions de médiation que ces objets exercent entre les collectifs et le monde sur lequel ils interviennent

En ce sens, il nous paraît essentiel de contribuer à l’analyse des sciences en et des techniques en société afin de mieux comprendre la co-production des connaissances et de l’ordre politique et social.

Dans le premier volet, l’intuition qui guide ces recherches est celle d’un changement contemporain dans les modes de production et de mobilisation des connaissances scientifiques. Cette intuition a été formulée par différents auteurs du domaine des STS. Par exemple, avec l’avènement de la « société du risque » on passerait d’une « scientifisation primaire » à une « scientifisation réflexive » ; les fondements intrinsèques de l’activité scientifique (les modèles, les hypothèses,…) seraient ainsi soumis à la critique externe et, symétriquement, les effets secondaires ou non intentionnels de l’application des connaissances seraient objets de science. On peut aussi citer les travaux sur les régimes de production des connaissances scientifiques dans les contextes d’action, avec un mode de production (dit mode 2) s’opposant au mode de production académique (mode 1). En dépit de leur caractère parfois réducteur, ces travaux ont le mérite de soulever la question de la nature des changements contemporains dans la production des connaissances scientifiques. L’intérêt pour l’étude des modes de production des connaissances –largement démontré par les STS- s’en trouve donc renouvelé. En témoigne la place croissante que leur consacrent des disciplines qui s’intéressent aux activités humaines, à l’action située et au management des connaissances (ergonomie cognitive, psychologie sociale, sciences de gestion). Les différents travaux développés dans l’unité prennent donc au sérieux la production des connaissances et son évolution, considérant à la fois leur contenu, leur contexte et les interactions entre contenu et contexte. Par exemple, nous intéresse la façon dont le développement de la biologie à haut débit, s’inscrivant dans un contexte de capitalisme cognitif et de contestations sociales, conduit à redéfinir le cadre et les enjeux de la recherche agronomique [1]. Ces analyses en termes de modes de production des connaissances ont vocation à être activées dans les différents domaines de recherche de notre groupe, qu’il s’agisse de processus d’innovation, de risques collectifs, de développement territorial ou d’activités de conseil (voir infra).

Le second volet concerne le rôle des connaissances dans la fabrique de l’action collective. Si nous avons précédemment souligné le caractère de nouveauté par rapport à une certaine pratique des sciences sociales, il faut à présent rappeler que le rapport entre connaissances et action occupe une place centrale chez de nombreux auteurs.. Il convient donc de préciser notre perspective.
« Gouverner par les normes » est sans doute un trait caractéristique de nos sociétés contemporaines qui font face depuis plusieurs décennies à la multiplication et à la diversification des controverses portant sur les risques sanitaires et environnementaux liés au développement des sciences, des technologies et des activités humaines qui leurs sont liées. Les changements dans les formes de gouvernementalité sont ainsi marqués par : - (i) un rôle accru de la « science » dans la fabrique des politiques : cela se traduit par le recours croissant à l’expertise scientifique dans les décisions publique en même temps que se généralise une exigence de démocratisation des choix scientifiques et techniques issue de la participation des différents publics et parties prenantes aux décisions publiques ou encore par les contestations de la science dans les arènes publiques ; - (ii) l’émergence de nouveaux référentiels pour la recherche et pour l’innovation : cela se traduit par une « écologisation » des activités économiques mais également, une importance croissante de la référence aux risques et à la sécurité ; - (iii) une colonisation de l’ordre juridique : cela se traduit par la production de normes techniques, de lignes directrices et de standards ; il en résulte une densification du contenu cognitif et normatif des cadres d’action publique (conventions internationales, directives, lois et réglementations) ainsi qu’une complexification des formes d’action et de décision qui mêlent de manière croissante rationalités instrumentale et procédurale (des normes prescriptives inscrites dans les textes à la construction de normes par l’action collective).

On peut faire à cet endroit la même remarque que précédemment. Nous sommes particulièrement intéressés par la mobilisation des connaissances pour la production des normes dans l’action publique. Néanmoins, primera dans notre projet collectif la façon dont nous questionnerons fois le rôle toujours singulier des instruments, des dispositifs et des objets dans les différents domaines de recherche de notre groupe.


  Réflexivité, intervention et recherches participatives



Considérant qu’il n’existe pas d’analyse exclusivement descriptive, et que les énoncés que nous produisons sont amenés à circuler non seulement dans le champ académique, mais aussi auprès des acteurs et des collectifs que nous étudions ou avec lesquels nous concevons les conditions de leur propre développement, il nous faut nécessairement nous interroger sur les effets des analyses que nous produisons. Il existe en effet différentes manières de cartographier, décrire, déplier ou analyser les objets de recherche auxquels nous sommes confrontés. Il nous faut dès lors interroger les points de vue que nous développons, la manière d’aborder les terrains, les données que nous sommes amenés à prélever et finalement le type de narrations que nous produisons. Ce point est essentiel pour un groupe comme le nôtre qui centre ses recherches sur la thématique « Sciences En Sociétés ». On ne peut pas soustraire nos propres activités à notre entreprise de problématisation de la production de connaissances. Tout autant qu’un impératif épistémologique il s’agit d’un pari éthique et esthétique.

Dans l’éventail de nos approches et de nos pratiques de recherche, certaines s’inscrivent dans des démarches interdisciplinaires (avec des chercheurs des sciences de la vie ou des disciplines biotechniques), dans des démarches partenariales ou bien encore dans des réponses à des questions qui nous sont adressées et qui sont reformulées dans un contexte scientifique. La diversité des postures adoptées constitue un atout à la condition que ces situations d’interaction forte avec des acteurs extérieurs à notre champ scientifique fassent l’objet d’une réflexion épistémologique et méthodologique. Un des enjeux est de clarifier des débats souvent confus sur les relations entre recherche et « demande sociale », sur la « finalisation des recherches », sur la « recherche en appui aux décisions publiques », sur l’expertise et sur l’intervention. Un deuxième enjeu est de produire des connaissances scientifiques originales sur ces questions pour fonder une discussion avec nos collègues scientifiques qui travaillent sur des problèmes similaires dans d’autres secteurs.

Nous entendons ainsi travailler spécifiquement sur la question de l’intervention, thématique aujourd’hui essentielle pour les sciences sociales. Travailler sur l’intervention nécessite tout d’abord de clarifier le propos. Si l’on peut considérer que toute recherche est action dans la mesure où elle performe la réalité (en la faisant exister sur de nouvelles scènes, elle est une ressource pour les actions des autres), il est des recherches conçues délibérément dans un objectif d’intervention. L’enjeu de ces recherches se situe sur deux plans : - D’une part, l’intervention vise à produire des connaissances. Cette visée épistémique de l’intervention est incontournable dans les situations ou il est impossible de produire de la connaissance sans influencer ou transformer les acteurs et leurs activités, ou les situations elles-mêmes. Dans les travaux sur les partenariats de Recherche-Développement par exemple, l’intervention constitue un point de passage obligé pour appréhender le développement de l’activité des chercheurs des disciplines biotechniques en lien avec son instrumentation. - D’autre part, l’intervention ne se contente pas de produire des connaissances, elle vise une transformation. Dans les travaux sur la conception et sur l’innovation par exemple, l’objectif n’est pas seulement de produire des connaissances mais également « d’atteindre des buts et de fonctionner ». Dans ce cas, ce sont les démarches, méthodes, et dispositifs mis en œuvre qui constitue l’objet de recherche.

Du fait de cette double orientation (épistémique et pragmatique), l’intervention peut être définie (par analogie) avec une expérimentation hors laboratoire, en milieu ouvert, celle-ci comportant ses propres règles. Par exemple, l’intervention suppose de négocier, avec les partenaires de la recherche, les raisons, les orientations et les critères des changements qui sont à l’œuvre. On voit l’importance que revêt une telle question avec les discussions actuelles sur les politiques expérimentales et sur la recherche en partenariat. En tant qu’expérimentation collective à laquelle participent les chercheurs mais également les non-chercheurs, l’intervention doit se doter de règles non seulement méthodologiques, mais aussi éthiques.

Ces réflexions de portée générale s’appuient sur les expériences des chercheurs des deux groupes, ainsi que sur des dispositifs de recherche en cours qui notamment impliquent des dispositifs participatifs. L’équipe reste ainsi attachée à se donner les moyens d’une réflexion sur l’articulation de ces aspects.

Notes

[1] Ou encore l’écriture d’une histoire de la génétique végétale (Bonneuil et Thomas, à paraître) et de la génétique animale (projet en cours) attentive aux formes de régulation et d’institutionnalisation du travail scientifique et technique.

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